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Levées de fonds : pourquoi le logiciel est en plein boom

Le secteur du logiciel séduit les investisseurs. Le constat, marquant en 2017 et 2018, se vérifie à nouveau cette année. De nouvelles sociétés comme Wizzcad ou MediaTech Solutions mais également des leaders de leurs secteurs ont levé des fonds conséquents pour accélérer leur croissance, développer de nouveaux leviers ou s’étendre à l’international. Décryptage.

La tendance était bonne sur les derniers trimestres 2018, elle tend à se confirmer en 2019. Le marché du logiciel conserve une bonne cote auprès des investisseurs, qu’ils soient français ou étrangers. Signe de cette vitalité, ces subsides ne sont pas uniquement placés auprès des jeunes pousses mais sont également dirigés vers des acteurs installés dans leur secteur.

Fin 2018, le cabinet EY relevait un chiffre pour le moins intéressant. Sur l’ensemble du premier semestre, pas moins de 76 levées de fonds ont été réussies par les éditeurs de logiciels en France, faisant du marché le troisième le plus vif après les services Web et les Life Sciences. Au total, près de 320 millions d’euros ont ainsi été obtenus par ces sociétés spécialisées, toutes tailles confondues.

De bons résultats qui s’avèrent être le prolongement de l’année 2017. En mars, l’éditeur français spécialiste du cloud Oodrive levait 65 millions d’euros remportant par là même l’un des meilleurs tours de table de l’année. A l’époque, Stanislas de Rémur, co-fondateur de la société annonçait : « Les fonds sont persuadés qu’il y aura bientôt une la consolidation du cloud en Europe et que Oodrive pourrait être l’un des consolidateurs ». Une tendance forte continuait ainsi à se dessiner en faveur des éditeurs de logiciels. La suite donna raison à Oodrive puisque quelques mois plus tard, Ivalua, autre pépite française du software levait pas moins de 70 millions d’euros afin de se développer à l’international.

Le plus important pour un éditeur de logiciels est de pouvoir mêler innovation et crédibilité

En janvier dernier, Talentsoft démontre que la tendance demeure. La future licorne française spécialisée dans les logiciels en SaaS de formation et la gestion du capital humain annonce une levée de fonds de l’ordre de 45 millions d’euros. Une augmentation de capital dont la particularité est d’accueillir un fonds américain, Francisco Partners, dans l’optique de développer son activité à l’international, en particulier aux Etats-Unis.

Ce tour de table, figurant parmi les 5 plus importantes levées de la catégorie « Internet et logiciel » en France sur la fin 2018-début 2019, est donc un signal clair. Jean-Stéphane Arcis, PDG de Talentsoft explique : « ce type d’investissement contribue à faire bouger les lignes en France et en Europe. Cela semble aller de soi vu de l’extérieur mais la réalité n’est pas si simple. Un acteur du territoire doit généralement batailler pour atteindre une envergure mondiale. Pouvoir s’étendre permet de tracer un sillon et, je l’espère, permettre que la situation évolue favorablement pour d’autres ».

Pour séduire, Talentsoft a dû démontrer qu’il avait atteint une taille critique sur le marché européen. Sur les trois dernières années, la société a triplé son chiffre d’affaires (65 millions d’euros l’an dernier), signé une croissance à trois chiffres et, par là-même, recruté près de 400 nouveaux collaborateurs. De quoi apporter de solides gages de crédibilité. « Le plus important pour un éditeur de logiciels est de pouvoir mêler innovation et crédibilité. Nous sommes à présent considéré comme une société pérenne par sa taille financièrement et il nous est possible d’embarquer avec nous beaucoup de monde. En Europe, mis à part Dassault Systèmes ou SAP, les success story ne sont pas si nombreuses. Il est donc important que de nouvelles entreprises soient mises sur les rails du succès », commente Jean-Stéphane Arcis.

La société n’est pas la seule à avoir le vent en poupe. Wizzcad, a ainsi levé pas moins de 5 millions d’euros, dont 1,3 million en dette, au moyen d’un tour de table conduit par l’investisseur allemand JOIN Capital. Cette levée de fonds constitue un formidable atout pour l’entreprise spécialisée dans la numérisation des maquettes de bâtiments pour poursuivre son internationalisation. Après la Grande-Bretagne, Wizzcad va ainsi se déployer en Allemagne en ouvrant un nouveau bureau.

Dans cette même optique de réussite, MediaTech Solutions, la société fondée par Hervé Cébula a levé 2,6 millions d’euros suite au rachat de Kalicustomer, ouvrant par là même son capital à Entrepreneur Venture. Le principe de ce tour de table était ainsi de pérenniser l’activité de l’éditeur afin de ne pas être à la merci d’une éventuelle prédation extérieure.

Des résultats exceptionnels

Une tendance de fond, qui s’est donc dessinée depuis plusieurs années, se confirme. Pour Marie Brayer, partner chez Serena Capital, le logiciel est à présent mature. « La France a connu une première vague d’investissements avec des réussites comme Business Objects, puis des dirigeants ont dû se battre pour se faire reconnaître. Grâce à des personnes comme Bertrand Diard (Talend), Denis Payre (Business Objects) ou Jean-Baptiste Rudelle (Criteo) un véritable cercle vertueux s’est créé, un écosystème bénéfique pour tous ».

Les levées de fonds doivent à présent non seulement servir à accompagner de futures pépites mais également à les propulser sur les devants de la scène. « Après avoir des licornes, il faut des legendary companies. Pour le moment, les entreprises ont des difficultés à recruter des talents qui bénéficient d’expériences fortes en scale-up par exemple. Les profils de personnes qui ont déjà été confrontées à des croissances à trois chiffres sont rares. A l’heure actuelle, le facteur véritablement limitant reste le talent », ajoute Marie Brayer.

L’éclosion de ces « legendary companies » devrait être imaginable en France dans une dizaine d’années, à condition que la France permette aux talents de s’installer sur le territoire pour collaborer avec des entreprises locales. C’est en partie dans ce cadre que le Gouvernement a inauguré le 1er mars dernier, le French Tech Visa. Il s’agit d’un moyen d’attirer en France les personnes compétentes dans les matières numériques et innovantes. Les entreprises du secteur peuvent, en principe, à présent recruter plus facilement ces types de profils.

Un pari que soutient Laurent Foata, directeur général de Ardian Croissance, partie prenante dans Ivalua : « Le logiciel est un secteur qui dispose d’une forte dynamique de croissance. La nature même du modèle économique une fois passé le stade du venture fait cette activité procure des revenus récurrents et reste très sticky auprès des clients. Il existe une véritable dynamique naturelle au-delà même des ruptures technologiques pour que des sociétés aillent chercher des verticales spécifiques qui peuvent bénéficier de profondeurs de marché conséquentes ».

C’est pourquoi de nouvelles réussites sont à l’œuvre comme la société Odaseva qui vient de lever la somme de 11,7 millions de dollars pour adapter le traitement de données au RGPD, un champ d’activité profond, qui promet d’entériner de nouveaux leviers de croissance. Ou encore de ForCity (8 millions d’euros), dans le secteur très prometteur de la smart city.

I have a (french) dream

Ces levées révèlent une importance toute particulière pour qui souhaite se démarquer et détenir une marque de confiance auprès de grands comptes. Cette nécessité a poussé certains éditeurs nationaux à délocaliser leur siège hors de France pour le situer aux Etats-Unis. Un choix non seulement stratégique mais dont la finalité est de montrer patte blanche auprès des clients internationaux. C’est le cas par exemple de Dataiku, spécialiste de l’exploitation de la donnée, qui a annoncé fin décembre levé 88,6 millions d’euros auprès de fonds principalement américains.

Dataiku est à présent en mesure de recruter 200 personnes, d’implanter son activité sur de nouvelles zones économiques tel que l’Asie mais également de servir d’exemple. C’est ainsi que de nombreux éditeurs de logiciels ont annoncé ces dernières semaines avoir réalisé des tours de tables permettant de se développer ou d’attaquer de nouveaux marchés.

C’est par exemple le cas de B-Network (30 millions d’euros), éditeur spécialisé dans les solutions logicielles destinées aux organisateurs d’événements, et, dans une moindre mesure Crosstalent (3 millions d’euros pour la gestion des ressources humaines en mode cloud et SaaS), ou bien encore l’éditeur Monbuilding (2 millions d’euros), Itrust (2 millions) Illicopro (1,5 million) …

Mieux grandir… pour ne pas être mangé par plus gros que soi ?

Les voyants sont donc au vert puisque le ticket moyen d’investissement tend à devenir plus important. Un facteur notable pour les sociétés françaises dans la mesure où elles peuvent ainsi évoluer librement et atteindre une taille suffisante pour éviter l’appétit de concurrents basés outre-Atlantique. Jean-Stéphane Arcis, PDG de Talentsoft explique : « Lorsqu’un éditeur européen a une réelle ambition de devenir un champion à taille critique, il peut réaliser des levées très correctes. Aujourd’hui, l’écosystème de private equity permet d’avoir des partenaires qui vont vous suivre jusqu’à ce que vous obteniez une taille critique. C’est une bonne chose, il faut que les éditeurs puissent en profiter ».

Même son de cloche du côté de Dataiku. L’éditeur n’est pas à vendre et n’entend pas se proposer au plus offrant quand bien même il opère désormais depuis le sol américain. Et pour cause, l’écosystème français du logiciel demeure attractif afin que ses petits puissent, à terme, concurrencer les géants mondiaux du secteur.