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Redresseur d’entreprises, ministre, entrepreneur, le Commissaire européen du marché intérieur Thierry Breton : l’homme qui vivait plusieurs vies

Qualifié de visionnaire, brillant dirigeant d’entreprises, ministre de l’Economie, Thierry Breton a multiplié les casquettes au cours de sa carrière. Celui qui vient d’être nommé au poste de Commissaire européen au marché intérieur demeure un homme d’affaires dont la pertinence et la pugnacité ont permis la réalisation de belles réussites.

Thierry Breton est officiellement nommé Commissaire européen au marché intérieur. Un portefeuille large aux ressorts économiques, industriels et technologiques forts. Le responsable a désormais la tâche de poursuivre la pérennité du marché unique communautaire dans un contexte de mondialisation forte. La fonction implique de considérer l’intégration plus poussée des marchés de capitaux en direction des entreprises et des grands projets d’infrastructure.

Thierry Breton
Thierry Breton

Un poste résolument hybride et qui requiert de multiples compétences aussi bien stratégiques que prospectives. Un indéniable atout pour Thierry Breton, qui, de par son parcours a tenu des rôles de choix au sein d’entreprises publiques en difficulté, entrepris des virages nécessaires ou bien encore opéré au cœur du réacteur économique de l’Etat en tant que ministre de l’Economie et des Finances.

Diplômé de Supélec en 1979, il a entamé une brève carrière en tant que professeur d’informatique et de mathématiques au lycée français de New York. Une activité opérée dans le cadre du service national au titre de la coopération. Thierry Breton deviendra par la suite entrepreneur en signant la création de la société Forma Systems. Cette start-up spécialisée dans l’analyse de systèmes et d’ingénierie informatique sera une réussite à laquelle il participera en tant que PDG.

Pendant cette même période, Thierry Breton livre une nouvelle facette de sa personnalité. Il publie en 1984 un roman. Baptisé Softwar, ce thriller technologique rédigé avec Denis Beneich se présente comme un ouvrage anticipant de nombreux pans relatifs à la société technologique actuelle (il sera traduit dans une dizaine de langues et se vendra plus de 1,5 million d’exemplaires). Sont ainsi évoqué l’impact des virus informatiques et les tensions géopolitiques que ces éléments peuvent provoquer. D’autres livres naîtront à la suite de ce premier succès comme Vatican III, publié en 1985 abordant la question de la propagande de l’image au moyen de satellites géostationnaires. Puis Netwar en 1987 évoquant directement l’émergence de groupuscules d’informaticiens richissimes à même de manipuler l’ensemble des réseaux de télécommunications. De cette expérience, Thierry Breton nourrit une forte capacité à l’anticipation et un goût prononcé pour la prospective.

Bull, Thomson : un redresseur d’entreprises en difficulté

Suivront ensuite des expériences politiques conduisant à la création du Futuroscope dans la région de Poitiers avant d’intégrer successivement les directions de Bull, Thomson ou encore de France Télécom. Un terrain sur lequel Thierry Breton excelle particulièrement. Dans ce cadre, le responsable entre chez Bull en 1993. La société, censée représenter le fleuron et l’excellence française en matière de technologie est en difficulté.

Thierry Breton va alors en l’espace de trois années seulement, prendre véritablement les rênes de la société afin d’aborder sa mutation. Il opérera ainsi aux postes de directeur de la stratégie puis directeur général adjoint avant d’occuper la fonction de vice-président du conseil d’administration. L’enjeu sera alors de pouvoir dégager une porte de sortie pour la société. Cette dernière sera fusionnée avec Packard Bell en 1996.

Le logo de Bull

L’opération de sauvetage sera relativement similaire concernant Thomson. Début 1997, le gouvernement nomme le dirigeant à la tête du groupe afin d’opérer un repositionnement stratégique en direction de ce que l’on appelle alors les NTIC ou nouvelles technologies de l’information et de la communication. Faire entrer dans une nouvelle ère un groupe dont la valorisation n’est alors que d’un franc symbolique s’avère être la mission de l’entrepreneur alors âgé de 42 ans.

Avec un homme de confiance à la tête de l’entreprise, l’Etat va alors recapitaliser Thomson à hauteur de 11 milliards de francs (1,7 milliard d’€). Un coup de pouce qui permet à la société d’être valorisée à 100 milliards de francs et de miser sur ses brevets technologiques. L’Etat se désengagera progressivement du groupe.

Appelé au secours de France Télécom

Puis Thierry Breton est véritablement appelé à la rescousse de France Télécom. En 2002, l’opérateur doit faire face à un endettement de 70 milliards d’euros. Le paysage numérique de l’époque est celui de l’éclatement de la « bulle Internet » et l’ensemble des établissements de notation craignent que la société ne puisse plus se relever. Les deux axes du rétablissement de la société passeront alors par le développement des offres Internet à domicile au moyen du réseau ADSL et de la promotion d’offres de téléphonie mobile.

le logo de France Telecom

Une progression à marche forcée dont l’optique est de réduire la dette d’au moins 45 milliards d’euros. Suivra un refinancement par les marchés. Mais aussi un vaste plan de réduction des coûts et de départs de la société. Afin de demeurer totalement maîtresse de son destin, Thierry Breton prendra la décision de sortir Orange de la bourse en misant là encore sur les technologies d’avenir à savoir la mise à disposition du haut débit pour l’ensemble des foyers français. Un plan qui permettra à la société d’avoir un contrôle total sur ses propres bénéfices. Fidèle partisan de l’innovation technologique, le responsable mise sur la constitution de brevets nouveaux à forte valeur-ajoutée. Et cela, grâce à l’augmentation significative des dépenses en R&D.

En moins de trois années, la dette du groupe sera passée en dessous de la barre symbolique des 40 milliards d’euros. Une indéniable réussite. L’homme d’affaires est appelé à de nouvelles responsabilités plus politiques.

Atos et les virages de la transformation numérique

S’il ne faut retenir qu’un chiffre du passage de Thierry Breton à la tête d’Atos, cela peut être celui-ci. Le dirigeant a permis à la société de doubler son chiffre d’affaires sur la période concernée. En novembre 2008, l’homme d’affaires devient président du directoire d’Atos Origin. Il en deviendra PDG l’année suivante, appliquant la recette qui est la sienne. Atos, qui ne réalise alors que 5,5 milliards d’euros de CA pour 50 000 salariés, est un géant endormi corseté par des process qui l’empêche de sur-performer.

Atos

L’objectif sera encore une fois de projeter la société dans l’avenir afin d’améliorer sa profitabilité. Cette dernière est jugée trop faible au regard de la concurrence. Suivra l’acquisition de Siemens IT Solutions and Services hissant la société au second rang mondial des activités informatiques derrière IBM. Bull entrera dans son giron en 2014. Atos devient de facto le numéro un européen du cloud. Il devient l’un des principaux acteurs mondiaux dans les domaines du big data et de la cybersécurité. Suivront ensuite les intégrations des activités d’outsourcing informatique de l’américain Xerox.

En six années, Atos a doublé de taille (environ 100 000 employés). La société devient un acteur incontournable de son domaine. La capitalisation boursière a progressé de 5 milliards d’euros en 5 ans. Et ce sans provoquer aucun endettement. Atos fera ainsi son entrée au CAC 40 en mars 2017. Dernier mouvement en date, Thierry Breton cédera en janvier 2019 aux actionnaires d’Atos un quart du capital de la filiale Worldline.

Ministre et Commissaire européen

Outre ces différents casquettes opérationnelles et stratégiques, Thierry Breton est également un homme politique de premier plan. Depuis ses premières expériences auprès de René Monory au Conseil général de Poitou-Charentes avec sa contribution à l’édification du Futuroscope, il a nourri un intérêt pour la chose politique.

« La France vit au-dessus de ses moyens »

C’est pourquoi, Jacques Chirac le nomme ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie. Il opère entre 2005 et 2007, sous les gouvernements Raffarin III et Villepin. Thierry Breton sera l’un des artisans de la privatisation de France Télécom. Il demandera, tout comme aux entreprises qu’il a redressées, que les administrations opèrent des coupes budgétaires. En particulier dans les finances publiques et la fonction publique. Pour justifier ses choix, il déclara d’ailleurs à cette occasion que « la France vit au-dessus de ses moyens ». Son action ira également en direction de la modernisation de l’économie afin d’encourager la recherche dans les entreprises.

Pour un cloud « souverain »

Thierry Breton, opère désormais en tant que commissaire européen dans un environnement qui est globalement le sien. Et ce depuis sa sortie de Supélec. Qu’il soit homme politique, entrepreneur, dirigeant ou écrivain, le responsable se présente en première ligne. Il tente d’anticiper et de comprendre les transformations économiques et géopolitiques provoquées par le numérique.

Le dirigeant a ainsi été membre du comité de pilotage de l’European Cloud Initiative afin de soutenir le secteur public dans l’acquisition de solutions cloud. Il fait ainsi partie de plumassiers initiatives du Gouvernement dont l’optique est de développer un cloud souverain.

Toujours est-il que Thierry Breton devient le premier commissaire européen français à ne pas être issu de la haute fonction publique. Un ingénieur dans un haut repaire de la puissance politique en somme. Il devra, pour réussir dans sa tâche, faire preuve de tact. Mais aussi démontrer sa capacité à convaincre dans un contexte dans lequel les variations et les paramètres politiques sont nombreux. Un nouveau défi à la mesure de la réputation que s’est taillé ce personnage majeur de la vie politique et économique française.

Olivier Robillart