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Faut-il partir à tout prix à la recherche de licornes ?

Rechercher la future pépite du numérique, la perle rare, ne se fait pas sans risques. Derrière les licornes françaises, un terreau d’entreprises de taille intermédiaire ou de scale-up peinent à séduire les investisseurs. Ces ETI représentent pourtant la solidité du tissu économique français.

La France peut s’enorgueillir d’abriter plusieurs licornes en son sein. Au titre desquelles figurent Criteo, Blablacar, Doctolib. Sans oublier de franches réussites économiques et industrielles tel que Dassault Systèmes. Des champions incontestables qui représentent des témoins de la réussite de modèles économiques. Mais aussi de choix technologiques ambitieux nourris par des levées de fonds spectaculaires.

Dernière en date, le service de mise en relation Doctolib a réussi un tour de table de 150 millions d’euros. Son objectif est de développer la téléconsultation. Autre pépite en devenir, Talentsoft. La société a récemment reçu le prix de la futur licorne 2019. Un trophée reçu suite à une levée de fonds de 45 millions d’euros auprès de Bpifrance et Goldman Sachs. Pourtant, derrière ces pépites, un tissu complet d’entreprises de tailles diverses continue de progresser. Sans pour autant attirer l’attention d’une partie des ventures capitalists.

La question des modèles d’investissement et des perspectives de financement des sociétés françaises a récemment été à nouveau interrogée. La loi dite PACTE a été définitivement adoptée par le Parlement, le 11 avril. Ce plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises propose de flécher l’épargne en direction de l’économie productive. L’idée est de permettre aux assureurs de mieux référencer les produits d’investissement. Et, en principe, de permettre aux particuliers d’investir auprès de sociétés ou ETI françaises.

Pour autant, les solutions d’investissement existent et une partie du tissu économique et financier a d’ores et déjà compris l’importance de solliciter les entreprises de taille moyenne. En particulier pour répondre à des besoins de financement préexistants ou épauler des sociétés qui conservent des ambitions de croissance.

Des licornes ou un accompagnement adapté par taille de sociétés ?

L’ensemble des professionnels s’accordent pour dire que la problématique du fléchage de l’investissement est prégnante en France. Nombre de sociétés de qualité qui n’ont certes pas la prétention de devenir des champions internationaux ou des licornes, à cause d’une taille de marché restreinte ou d’un contexte concurrentiel propre, ne disposent à ce jour pas de suivi suffisant dans leur financement.

Bertrand Folliet, fondateur d’Entrepreneur Venture, société de gestion spécialisée dans la gestion de PME, ETI ou PMI disposant d’un chiffre d’affaires allant de 1 à 100 millions d’euros explique : « Le marché est actuellement dans une culture dans laquelle on oublie trop rapidement la rentabilité. Il est crucial que les entreprises s’attachent à intégrer nativement la rentabilité au sein de leurs KPI’s. Il n’est pas possible de vivre constamment dans une logique de levée de fonds constante sans porter d’attention à cet élément. La rentabilité peut ne pas arriver en premier lieu, mais elle doit être un objectif, au moyen à moyen ou long terme ».

« L’important n’est donc pas forcément d’avoir 20 ou 30 licornes mais que le territoire dispose d’entreprises qui durent »

Un constat évident

Le constat est donc évident, peu de sociétés peuvent atteindre une taille critique lui permettant d’attaquer l’international. Pourtant, ces mêmes entités ne sont privées en rien de réaliser une croissance forte. Toutefois, pour leur permettre d’établir des leviers de croissance, la constitution de véritables écosystèmes technologiques représente une solution viable.

Pour définir un véritable socle national, le responsable précise : « Il est devenu important de créer des build-up ou des regroupements capitalistiques. Les investisseurs disposent, en ce sens, d’un rôle à tenir pour créer des sociétés intrinsèquement rentables et pérennes. L’ambition in fine est de pouvoir bâtir une industrie du digital propre. Disposer de sociétés solides permet d’apporter de l’emploi aux ingénieurs et aux développeurs. L’important n’est donc pas forcément d’avoir 20 ou 30 licornes mais que le territoire dispose d’entreprises qui durent. La notion de pérennité est importante ».

L’exemple du Mittelstand allemand

A l’heure actuelle, l’industrie allemande repose en grande partie sur un puissant vivier d’entreprises de petite taille ou de taille moyenne, principalement familiales. Majoritairement structurée autour du Mittelstand, une galaxie d’ETI ou de scale-ups qui peuvent jusqu’à occuper des positions dominantes sur certains secteurs, l’industrie outre-Rhin est connue pour sa stabilité et sa croissance.

Ces sociétés n’hésitent généralement pas à miser sur leur rentabilité en axant sur une stratégie forte d’investissement soutenu dans le temps. Cette « classe moyenne » d’entreprises fait ainsi le lit des écosystèmes locaux, permettant de facto la maintenance d’un tissu économique, social et industriel fort.

Le logo du Mittelstand allemand, symbole de la croissance économique

A ce jour, l’Allemagne compte environ 3,5 millions d’ETI, ce qui représente au bas mot 99,5 % de l’ensemble des entreprises du secteur privé. Si l’industrie manufacturière est certes importante (environ 20%), les services représentent la majorité des entités qui figurent au sein de ce Mittelstand. Le pays peut ainsi se targuer de compter trois fois plus de PME de 10 à 500 salariés que la France.

Cet état de fait a des conséquences sur l’ensemble du pays puisque ses fondations économiques propres demeurent solides. La demande interne forte tout comme la relative stabilité du marché de l’emploi représentent des facteurs d’expansion véritablement notoires. L’argument est de taille à l’heure où de nombreux acteurs étrangers n’hésitent plus à attaquer frontalement de nouveaux marchés, en misant sur le caractère disruptif de leur technologie ou de leur approche.

Cet écosystème est si prégnant outre-Rhin qu’il représente un contre-poids politique fort. Récemment, Peter Altmaier, le ministre fédéral allemand de l’économie, l’un des plus proches lieutenants d’Angela Merkel, a été critiqué par le Mittelstand à cause de plusieurs erreurs stratégiques supposées. Le tissu industriel lui reproche ainsi sa « stratégie nationale pour une politique industrielle européenne », jugée trop peu porteuse.

Pour un modèle robuste à la française

La question demeure donc en suspens au sujet du besoin d’un changement d’état d’esprit dans ce domaine. L’idée soutenue par nombre d’experts est de mettre sur pied une fiscalité différente de celle actuelle. L’optique est d’introduire davantage de flexibilité pour que des entreprises aient envie d’investir dans d’autres. Dans ce sens, des dispositifs de déduction fiscale pourraient contribuer à faire progresser le secteur.

Une capture du service innovant de MediaTech Solutions, une licorne du logiciel

Une telle hypothèse n’est pas impossible. Permettre aux entreprises d’investir, en sus des VC, permettrait de faire naître un pool de nouveaux entrants.

Hervé Cébula, CEO et fondateur de MediaTech Solutions explique : « Ma société est l’illustration même de ce que la France ne devrait pas faire. En 2014, nous réalisions 2 millions d’euros de chiffre d’affaires sans pour autant être rentables, malgré notre position de leader. Nous cherchions alors à lever 5 millions d’euros, avec comme objectif la réalisation de 10 à 15 millions d’euros. J’ai rencontré 20 à 30 VC lesquels souhaitaient que nous atteignions 30 à 50 millions d’euros. Ce à quoi je leur répondais que c’était irréalisable. Du coup, nous n’avions pas levé les fonds souhaités. C’est dommage mais je souhaite à présent qu’un changement d’état d’esprit s’opère. Pour que les entreprises aient envie d’investir dans d’autres sociétés ».

A présent, MediaTech Solutions intéresse davantage les capital developpers. Ils ont d’ores et déjà compris que la société est promise à un bel avenir dans son propre secteur. Le futur repose donc dans la capacité des autorités et des investisseurs à développer de nouvelles logiques d’investissement. Peut-être moins centrées sur des hypothétiques modèles économiques explosifs mais davantage sur des spirales positives et constructives.